L'Ours et l'Amateur des jardins

Livre VIII,   fable 10

Certain ours montagnard, ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon vivait seul et caché :
Il fût devenu fou ; la raison d’ordinaire
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
            Nul animal n’avait affaire
            Dans les lieux que l’ours habitait ;
            Si bien que tout ours qu’il était
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie
            Non loin de là certain vieillard
            S’ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était prêtre de Flore
            Il l'était de Pomone encore :
Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi
            Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre ;
            De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets, notre Homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
            L’Ours porté d’un même dessein
            Venait de quitter sa montagne :
            Tous deux, par un cas surprenant,
            Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur : mais comment esquiver ? et que faire ?
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
            L'ours très mauvais complimenteur,
Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : - Seigneur,
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
J'ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas
De Nosseigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais j’offre ce que j’ai. L’Ours accepte ; et d’aller.
Les voilà bons amis avant que d’arriver.
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ;
            Et bien qu'on soit à ce qu’il semble
            Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots,
L'Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier,
            Faisait son principal métier
D'être bon émoucheur, écarter du visage
De son ami dormant ce parasite ailé
            Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormait un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'ours au désespoir ; il eut beau la chasser :
« Je t’attraperai bien, dit-il. Et voici comme. »
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l’Homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu’un ignorant ami ;
            Mieux vaudrait un sage ennemi.

                                                      Jean de La Fontaine

Un Ours ! Mais quel Ours !? Prévenu, du début, qui pouvait ignorer que c'était un Ours ?... Mais ce qu'était un ours ? Avec «Certain» commence un majuscule et singulier embarras...Un ours montagnard ? Déjà entrainé dans une escalade sur les termes, sans en faire une montagne, l'attribut mis en relief présage d'obstacles et d'un éloignement peu propice aux communications.
Et de cette condition rigoureuse où s'enchainent détérioration précoce du climat familial, et isolement souvent fatal à la raison : seul, et confiné dans un bois où il n'y a d'autre –personne–, la liberté sous surveillance d'un conditionnel avec accent circonflexe recouvrant de nébuleuses allusions, voire de tortueuses insinuations, est-elle très différente d'une peine de réclusion à temps ? Ce «fût» (de bonne contenance) a un contenu des plus douteux : et d'ailleurs, l'a-t-il été ? Un accent circonflexe recouvre le tonneau des Danaïdes des conjectures portant sur l'équilibre psychique de l'ours et la santé mentale en général. Au conditionnel, une proposition devait suivre ici, plus de trace, elle a été réduite au silence... Il aurait pu devenir fou ? Il serait devenu fou, si... mais la condition reste cachée dans la futaille obscure, sans empêcher pour autant de sourdre des sous-entendus, la culpabilité d'un crime, –un meurtre, un malentendu ?– ou bien : il serait devenu fou, possible, à une époque passée et cela serait révolu, peut-être...

À se pencher sur cette ténébreuse histoire de séquestration où la raison se perd et l'origine reste obscure, «Nouveau Bellerophon», une identité cachée ou perdue, reliée à un illustre patronyme mythologique pour étayer paternellement un roman familial à bâtir avec une parentèle mitée, miteuse, ou calamiteuse... publicité anonyme et archive d'une prévention, le cas Bellerophon, une affaire épineuse...une fiche, un dossier, à ce...Non ? cherchez, c'est ancien .. compliqué... Ah ! Oui... un caractère, un taciturne, solitaire, pugnace, même trop... capable de terrasser la Chimère, oui, une réputation redoutable...

Habilement présentée, une bonne représentation télévisuelle à l'image du Bonhomme emperruqué aperçu  –très fugitive apparition– en présentateur grandiloquent avec des mots pompeux et flatteurs pour un obscur imprévisible ombrageux protagoniste inconnu qui ainsi ne saurait se trouver offensé , tout en prévenant avec l'emphase de l'éloge hyperbolique: il y a anguille sous roche –ou dans le casier, et si prescription il y a, c'est une mise en garde de quelque funeste effet possible...
Le présenter avec une lettre majuscule et bien plus que du talent, suffit à peine à en faire un personnage sinon affable, du moins... fiable. Car plus que la nature du crime, commune serait ici la peine : l'exil, le bannissement, l'éloignement. De ou par ses semblables ? Mais qui veut vraiment aller voir ?
Confiné, il en a l'air même sans le respirer dans ce bois solitaire, comme ceux qui vivent aux confins du monde habité, en étouffant des replis et des limitations. La raison s'égare. S'agissait il -seulement!- d'un être renfermé, ou d'un esprit fermé, un demeuré ? Séquestré laisse entendre une contrainte extérieure, et le séquestre prend vite en droit une odeur suspecte de moisi ou de conflit sûri ; et en médecine, une bien plus nauséabonde encore, d'infection cachée à parer.

Et si cette contrainte peut altérer sur une personne les conditions d'exercice de la raison, cela n'éclaire pas pour autant les raisons de son exercice sur la personne en question. Haut risque de coucher sur papier une telle sentence prononcée en quatre mots, mieux vaut invoquer le sort et faire la publicité d'une réplique digne d'une généalogie mythologique présumée. Et le Bonhomme instruit, de redoubler silencieusement le sens proverbial d'«Il est bon de parler, et meilleur de se taire», d'un sourire entendu, et à peine le temps de souffler d'un point virgule, contenu par une précaution d'emploi restrictive condamnant en toute extrémité tout extrémisme. Affublé d'«À bon entendeur, salut !» et de «Pas un mot de trop», ce serait une première morale dans la fable.

Alors à qui la charge de ce cas social, vite passé médico-social, lourd et difficile, et à qui la responsabilité de la rédaction du dossier ? Perdu dans la collusion de l'anonymat des services et des archives au fil des années ?... Plus une date, un nom ou une adresse valide, mais un résumé aussi succinct, réduit à une page, à quoi ça rime ? De la poésie, en condensé ! Dans quel service était ce bonhomme  ? Quelle idée !... Enfin, du moins on s'y retrouve vite, alertés de ses antécédents, et de l'histoire de sa petite enfance, et de ses carences précoces, sur tous les plans.
Un habitat isolé, loin de tout, un milieu fruste, une famille de points d'interrogations, du père, pas un mot, peut-être inconnu, la mère... partie sans laisser d'adresse, pas de trace, pour de bon, trop vite, introuvable, ou si maladroite et lointaine que le petit était bien perdu...

Pas un bon départ, non, à la limite passée de la maltraitance... Comment savoir ensuite si elle s'en est désintéressée parce qu'il était, comment dire, pas tout à fait comme les autres, mais c'est bien le problème encore, pas de fratrie mentionnée... Pas d'échanges, personne pour jouer... ou si c'était un authentique crétin congénital, handicapé par une carence en iode, vite arrivée dans ces montagnes... Et entre nous, pourquoi avoir fait les choses à moitié, arrêtées avant terme, « à demi léché »? Parce qu'il n'était pas fini, démoulé trop chaud, ou quoi? c'était un ours mal léché, et il avait été bercé trop près du mur – battu, pour être clair ? C'est sûr, ce n'était pas des tendres, pas très regardants non plus, et dire que ça se soit arrangé tout seul en grandissant...

Un suivi socio-éducatif médical et judiciaire plus vigilant aurait-il suffi à changer le cours des choses ? C'était la question, car rien à attendre de l'entourage proche ou lointain: «Nul animal n'avait affaire Dans les lieux», et bien que les auxiliaires sociaux ou médicaux ne se froissent plus depuis longtemps de tous les noms d'oiseaux ou d'animaux qui les accueillent, pour tout dire, personne de ce secteur n'était pressé pour y aller... Dans un désert déjà déserté tout pousse à la désertion.

Et d'ailleurs, comment trouver un solitaire isolé, caché dans un bois solitaire, un de ces bois où se taillent les solitaires ? Qui et à qui demander ? Personne ! Un problème, oui, et même de taille !... Quelle sorte d'ours ? Avait-il tourné en coureur des bois, errant maintenant comme un de ces pauvres hères qui vous abordent en présentant le tranchant de leur hache avec un air perdu en traînant un accent grave ? Et pour le mettre sur le terroir, la présomption d'origine contrôlée en Gascogne, la trace qui s'en trouve à quelques dizaines de pieds, remonte dans les montagnes des Pyrénées. L'histoire ne sera pas dépaysée sans certitude de preuve génétique, même avec encore des ours à cette époque dans d'autres massifs montagneux importants en France.

Il n'était pas tranquille, et personne ne l'était non plus. Avec même le risque de se retrouver en très mauvaise posture, déférés... Des gros troubles du langage et de la communication, isolé là dedans, un abord très difficile, avec ce repli, à évoquer l'exil d'un autisme ou un état psychotique infantile... ou plutôt une dépression grave de la petite enfance, vu ses sentiments de culpabilité, dont on a jamais su tout à fait... Qui affirmerait mordicus que cette sorte d'ours est un animal d'une espèce différente de l'espèce humaine ? Chez les hommes, entre la brute et l'abruti, on se trouve aussi vite qualifié d'«ours».

Certes, avec ce plantigrade aux mœurs solitaires, à l'allure, en gros anthropoïde, capable de se redresser, et de marcher sur deux pattes, pentadactyle griffu gourmand de miel, et revêtu d'une fourrure au confort enviable si appréciée que la peluche s'use à l'imiter, il s'était tissé une complicité ancienne et rassurante issue des longues nuits de la petite enfance, ayant partie liée à une espèce d'objet, reconnu de première nécessité pour un enfant, tant il l'aide à palier une absence maternelle, et désigné désormais «transitionnel» grâce à la sagacité de Donald W. Winnicott.

On a fini par comprendre des rudiments essentiels à la langue des ours (et des hommes) : un nouveau-né pas léché du tout, ne vivra pas, et qu'à défaut d'être une masse informe, la langue de sa mère l'informait et le formait en stimulant des réflexes vitaux pour sa physiologie, et bien plus, s'établissaient dans ces échanges, des comportements bien fixés au point d'être reconnus comme des empreintes, ouvrant le champ de recherche encore plus vaste de l'attachement, pour John Bowlby, où la considération pour les besoins émotionnels se découvre aussi nécessaire que la nourriture dans le développement de l'assurance du nouveau venu.

En outre, avec la découverte de l'intime, de ses bonheurs et ses surprises, se sent, se touche du doigt, et se retient que plus proche peut faire aussi plus mal : un geste inconvenant y devient un coup de force, et l'oubli de l'autre incommode.

Depuis la nuit des temps, les ours ont hanté la nuit des hommes, et pour ne pas perdre le nord, retrouver la Grande Ourse continue à y aider et à régler pour la moitié du monde leurs courses nocturnes sous une bonne étoile.

Cette escorte maternelle vigilante chaleureuse et protectrice, quoique sourcilleuse et vindicative à l'occasion, s' éloignera, méfiante et plus redoutable, suivant le passage à l'état adulte à distance de ce nounours, doux ami stoïque si longtemps confident discret détenteur de tant de secrets perdus sans avoir jamais été répétés. Alors cet ours est-il tout à fait un vrai semblable ?

Mais en suivant les allées dans le jardin de l'Amateur, la venue de nouvelles piquées des vers, pousse à s'inquiéter de son état aussi. Flore ni Pomone ne lui disant plus grand chose, était-il parti chercher de l'aide, n'y arrivant plus, ou en chemin pour une maison de retraite ? Etait-il isolé par l'esseulement progressif des vieux survivant à leurs contemporains disparus, cause fréquente d'une funeste dépression qui les amène à se suivre ? L'Amateur des jardin est un «vieillard» âgé, isolé, «lassé de vivre», même s'il arrive tant bien que mal à maîtriser ses émotions, il est dans la mélasse, et si lui ne sombre pas dans la mélancolie, pas dans cette bile noire qui avait frappé déjà Hippocrate, il est dans une humeur dépressive, souffrant dans sa solitude, avec aussi quelques raisons de s'en faire, de la bile. Ici passé, que le participe prend l'accent de la sincérité ! Sa douleur morale cependant n'est pas muette, et la confiance inclinant à la confidence, «je voudrais parmi, /Quelque doux et discret ami./ Les jardins parlent peu...» la poésie repose dans l'ombre et le discret murmure résonne avec une sympathie discrète au cœur du jardin secret de la Folie de l'auteur, construction solitaire et silencieuse, sans bâtiment mais non sans travaux ni sans mots : «si ce n'est dans mon livre». Certes, tout homme va à sa perte, mais qui pousserait à y courir sans même laisser trace ?

Mais foin d'élégies bucoliques, ces images prennent forme et s'animent ensuite dans la rapidité, le suspens, le rebondissement et les raccourcis de leur séquences, pour offrir un sens pris dans le tourbillon de la vie. «un beau matin», après leur exposition, ils se mettent en mouvement, ces tableaux vivants, rapport entre les lignes qui bougent. Et le programme précipite l'improbable rencontre qui survient au dépourvu. Inattendue, certes, mais imprévisible ? Deux personnes sur la même voie, figures de desseins animés, même pas en direction de l'autre caché qui se «rend contre» nez-à-nez au détour d'un tournant... Inadvertance ? Voilà, les yeux dans les yeux, ils ne l'avaient pas vu venir.

Ce n'est pas à un carrefour ouvert à tous les sens, un accident de la route fortuit ou pas, un refus de priorité, mais à la croisée de leurs chemins, lors de ce chassé-croisé sur la même voie étroite, fuyant leur solitude, ils évitent de justesse une collision, un télescopage. Inéluctable ? En tous cas, ces deux là ne se sont pas ratés. À la suite d'un tel choc, détaler sur le champ ? Où s'étaler ? Fatalité ? Plus tôt, ils avaient pensé autrement à cette rencontre, et sans l'irruption si brutale de ses sous entendus d'affrontement de désir et de pouvoir. L'ours, grande gueule laconique, avec son vocabulaire aussi fruste que limité, a plus que l'air défiant. Souffle-t-il encore l'air du défi en lançant : «Viens t'en me voir!» à entendre comme : -Tu me cherches ? ou -Viens, si tu es un homme !

Naturellement le langage n'est pas son mode d'expression le plus aisé... un moment de mutisme passerait inaperçu. L'homme sait parler, et peut-être même un peu trop, mais les paroles se figent dans ce moment glacial. À l'Amateur des jardins, il est urgent de conserver l'avantage stratégique de la connaissance du terrain, en essayant de complimenter sans avoir l'air du complet menteur.

En suivant le cours de la fable, quelques vers sont servis en guise d'apéritif pour essayer de se remettre avant le «Champêtre repas », s'appliquant à rétablir en plastronnant une forme empruntée d'invitation, certes lancée à la fortune du pot pour un casse-croûte rustique espéré à la bonne franquette, et faire diversion pour ne pas servir de plat de résistance au menu d'une partie de campagne fâcheusement prête à déraper.

Sursis à croquis pour le bonimenteur qui rend compte de qui se rend contre : en ouvrant la bouche, les dents se voient avant de les montrer, et plutôt que les entendre claquer en tremblant d'effroi... l'affrontement de désirs et de pouvoirs, regard bête ou de bête, étrange regard porté à jauger le regard échangé... Pas question de toiser l'ours, bien assez grand de taille, et serait-il dressé qu'il ne serait pas vraiment plus rassurant.

Point exquis en suspens de la fable, être face à l'envie dévorante, pris de peur d'être pris, croqué et avalé par surprise, l'effroi se perd dans le brouillard du marasme avec l'appétit . La tension est extrême et pas besoin d'appuyer sur la détente, les issues tragiques sont déjà là. Mais comme l'Ours accepte de manger - quelque chose d'autre, cette offrande végétarienne, pastorale et pacifique - et pas l'autre, ça va mieux, ça recommence à aller, avec le partage de ces frugales agapes.

Après s'être retrouvés face à face, évitant de s'affronter, se chasser ou de se dévoyer à se courir après, c'est en marchant ensemble qu'ils vont s'arranger et qu'ils s'entretiennent maintenant. Et continuent leur déplacement, dans une sortie de secours en s'épaulant à la hauteur de leur lassitude, un engagement sans concurrence, contre toute attente. Et dans le même sens, ils s'accompagnent maintenant sur cette voie d'approche, et de proche en proche, se rendent proches.

Formule lapidaire décrivant leur mouvement ensemble, c'«Et d'aller». Résonne encore, la voix de la facilité, découverte d'une voie ouverte, bien recouverte et pavée de bonnes intentions.

Ce qui fait marcher deux êtres aussi dissemblables en apparence, et les amène à se rapprocher : une tristesse à laquelle ils essaient d'échapper et un vide qu'ils tentent péniblement d'éviter, et que la solitude amplifie . «Et bien qu'on soit à ce qu'il semble...» mieux seul que mal accompagné ? Qui n'en conviendrait ou n'en a convenu à quelque moment de sa vie ? Il faut certes aller assez bien pour le dire, mais en un sens, pas si bien, car après «chacun pour soi», c'est «sauve qui peut» ! Et l'alignement des deux vers en retrait ici vaut pour un bref a parte, du Bonhomme qui nous souffle les mots en douce, et invite à prêter l'oreille avec discrétion et retenue à une morale trop sommaire pour être bien entendue clamée à la cantonade sans conséquence fâcheuse prévisible.
Collectivité et individu, l'existence entière se poursuit, se débat entre «Plus forts en étant unis» recherché dans cette fable, à l'exact opposé de morale nécessitant un bon équilibre physique et mental avec pour limites d'exercice : l'âge, la faiblesse, l'incapacité, l'invalidité, la maladie, la folie, la débilité, l'absence de maitrise des émotions, des dissentiments, des comportements qui empêchent l'in-dépendance et l'autonomie. Ils s'arrangent du silence et d'un passé sous silence, tentés par une communauté où ils pensent trouver mieux qu'un asile pour vagabonds fatigués.

Et bien marcher conclut, même si en pareille situation, douter de qui ne dit mot qu'on sent reste une élémentaire précaution... Un accord tacite dont les bénéfices explicites sont supposés se prolonger, avec quelques ambigüités liées aux silences: sans bruit autrement dit sans parole prononcée de part et d'autre: l'un «en un jour, ne disait pas deux mots» et l'autre, avec quelque difficulté à reconnaître le tien du mien, « Si ce n'est dans mon livre » pouvait « sans bruit, vaquer à son ouvrage », et y ajouter un nouveau chapitre ou en corriger les épreuves ?

Régler les distances nécessite une mise au point précise, avec un montage abouti de mots choisis et polis, un tel télescope nous transporte par un raccourci, et parvient à nous faire voir distinctement et à l'endroit choisi éloigné. En prêtant l'oreille, - qui peut douter qu'écrire est une façon de se faire entendre à distance, dans l'espace et le temps, un ancien téléphone qui conserve des lignes encore - à ces paroles échangées, attestées par La Fontaine, minutieusement reconstituées presque à la minute près, et sans y aller par quatre chemins, nous voilà transformés à plaisir en auditeurs de justesse.

Plus qu'une opération de cinématique, d'optique et d'acoustique, déjà aux premières places du cinéma, vois là les bons amis avant que d'arriver, et les voilà arrivés se trouvant bien ensemble. À ce qu'il en semble, d'après ce qui s'en voit et à ce qui paraît, ils vont bien, ce sont des semblables, ils font la paire. À parier qu'appariés malgré un différend de calcul, il est facile d'aller avec un pas tranquille dans une histoire précipitée dans une fin dramatique par un pavé.

Retour sur ce préambule, avec quelques arrêts sur image, en suivant le cours de la fable : Un voyage en sens opposé d'abord rude ; une rencontre à faire tourner la tête à plus d'un, sans rendez-vous ni chassé-croisé. Des liens se tissent, une relation se crée, et une liaison se noue ? Incroyable, fabuleux, invraisemblable, cet ours a tout pour faire un vrai semblable ?

Comment deux étrangers aussi éloignés, ancrés dans leur choix, misanthrope à la limite, peuvent être amenés à se rencontrer ? Une surprise, à la croisée des chemins, au décours d'un tournant de leur vie de cœurs solitaires fatigués ranimés d'un même désir que l'autre ? De l'autre ? Quel autre ? Sauver les apparences n'est plus de mise . Quels orients, sur la rose des vents des relations possibles, pour retrouver les traces de leur chemin ?

Quelle aventure, certes! Mais pas une idylle de l'avis consensuel. L'insistance sur l'âge avancé de l'Amateur, qui tempère bien des ardeurs, sur son goût prononcé pour la douceur et sur sa dévotion modèle de prêtre retenue à servir la fécondité de Pomone après la grâce de Flore, si l'appartenance au même sexe que l'ours n'avait pas suffi à l'éviter, écartent de cette voie du désir –voie très fréquentée mais tumultueuse, réputée bordée d'emportements et de déceptions, d'embarquements et de retours, et de violents éclats– dans cette ambiance agreste, laborieuse, sobre mais apaisée et plutôt monacale où ils se retrouvent, à faire même plus que leur «principal métier» usuel.

La répétition d'une relation ambivalente et chaotique à une autorité paternelle campagnarde rigide, source de conflits flagrants ne trouve guère d'aliment solide, et ni héritage ni argent ne sont enjeux de possession affirmés. Quant à une complicité de partage d'ivresses répétées dans des libations incontrôlées, elle serait à sec d'argument. On échappe aussi à une relation ancillaire pervertie et déséquilibrée où les capacités limitées de l'un font le lit des débordements domestiques de l'autre et finissent par outrepasser les bornes.

L'exploitation dissimulée de sa force dans un travail au seul bénéfice de l'Amateur des jardins aurait pu appointer la révolte de l'ours dans des conflits et attirer ponctuellement une surveillance pointilleuse dont il n'y a trace. Certains peuvent trouver dans les degrés extrêmes de la soumission, l'espace nécessaire pour s'élancer à la conquête d'un pouvoir aux perchoirs desquels se cramponnent leurs griffes en exerçant dès lors l'oppression dont ils avaient eu longtemps à souffrir, mais la fidélité et le désespoir exprimés laissent ici peu de place à pareils renversements, à moins d'une feinte improbable.

Et pas de trace non plus de ressentiments assez incontrôlables pour faire éclater une relation rendue inextricable par la dépendance et l'avancement de l'âge. Un empressement permanent bâti sur un profond attachement mué en une servilité consentie peut tourner à un affolement complet dans une situation inhabituelle .

Un procès d'intention que de douter de ses prétentions à servir ? Qui prétend protéger et couvrir quelqu'un pour tout, finit par l'enfermer complètement et augmenter ses chances de le voir finir achevé sous une tuile.

Partie pour faire des étincelles, leur relation s'était rapidement tempérée entre arrangements tacites et concessions acceptées. La domination et la servitude amoureuse, sensuelle, familiale, sociale, éducative, pécuniaire, territoriale, idéologique ou utilitaire n'y paraissaient guère disputées, et les tâches réparties sans conflit convenablement aux dispositions de chacun, sinon équitablement. Non, pas un mariage de raison, mais un mariage de raisons scellerait cette relation de proximité improbable entre des participants d'univers différents au terme de ce voyage initiatique, qu'aucun autre projet de vie ne venait compliquer plus.

Il « faisait son principal métier d'être bon émoucheur » un nom nouveau et inconnu dont l'originalité propre à donner de l'importance et à conférer la dignité de métier à une tâche bien remplie certes, mais si banale, commune, prosaïque et – à tort – dépréciée, qu'on y flairerait à la trace un esprit prêt à faire sourire du dérisoire des servitudes au quotidien. La surprise de voir un ours remplir cet emploi s'estompe avec le souvenir de leur gourmandise pour le butin des essaims sauvages. L'ours savait aussi repérer une mouche à miel. Pourtant il n'est pas si simple d'éviter l'erreur avec les mouches en l'espèce. Fût un taon, il ne l'aurait pas confondu avec une abeille. Et rien n'empêche d'imaginer dans son application à les débarrasser tous deux des mouches à viande, une tentative d'échapper à une inexpiable culpabilité à réparer la conséquence de son activité de chasse, pourchassé à son tour par cette plaie attirée par le gibier ramené.

Inaccessible cible d'intentions meurtrières répétées, elle se joue à plaisir de l'excitation des coups perdus, elle contraint à changer en vitesse de réaction et de façon d'être : captivé par la mouche, se faire la mouche pour faire mouche et point d'honneur pour un triomphe écrasant. À « mouchicide », à point nommé tueur de mouche qui n'avait rien de sorcier, s'est substitué avec la plus troublante imprécision et la plus inquiétante indifférence, l'«insecticide» d'apprentis sorciers chimistes, dont la rébellion contre la tyrannie insupportable des mouches (et des mouchards à leur image) sombre dans la confusion ignorant les insectes utiles. Et les amateurs d'abeilles les voient tomber comme des mouches aujourd'hui en se demandant qui tombera encore demain.

Sa présence toxique répandue, invisible et rémanente n'arrête pas de casser la tête à l'Homme, avec une efflorescence en hausse sournoise et maléfique de gliomes, astrocytomes et autres tumeurs cérébrales. Au banc des accusés aujourd'hui, complètement dépassé, l'Ours meurtrier risque de se retrouver qualifié d'Amateur des jardins, à côté. Passe encore de faire de la concurrence avec un insecte une lutte à mort, mais utiliser une phobie répandue et indifférenciée des insectes pour motiver leur extermination aveugle, est aussi une périlleuse folie, dont la stratégie criminelle ne sait plus trop où s'arrêter et peut encore s'étendre.

La mouche, agent mondial de la corruption, maillon courant de la chaîne du recyclage, accélérateur planétaire de décomposition et de mise en cause de l'ordre établi sans souci du désordre conséquent, dont l'apparente commune insignifiance ne doit pas faire oublier qu'elle est à l'origine de ce drame et de bien d'autres, doit être remise à sa place.

Serions-nous perdus sur cette piste ?
Un regret va nous permettre de poursuivre, à interpréter le silence des mots singuliers de La Fontaine sur la mouche, Un peu confus de solliciter plus trois siècles après, un renouvellement de licence poétique pour deux vers, ayant ouï, à les asticoter, un bourdonnement incessant volant dans tous les sens de liaisons agaçantes, au pluriel : « ces parasites-zélés, que nous-z-avions mouches-z-appelés » mais ces harcèlements exaspérants à faire perdre la tête à plus d'un, auraient-ils pu pousser au singulier le Bonhomme distrait prêt à jeter au pluriel les pattes de mouches de mots près de s'envoler ?

Étonnante faiblesse de la langue tellement bridée de n'avoir pu prêter l'oreille à la variété des bruits de vol des insectes suivant leur espèce ou leur occupation du moment, au point de n'avoir que deux mots pour les décrire tous. Si certains ont perdu leur temps à regarder les mouches voler, d'autres ne l'ont pas perdu, à les entendre : non seulement des musiciens y ont été plus sensibles, mais des physiciens, Doppler et Fizeau sans chercher la petite bête, ont rendu compte dans leurs formules de cet effet : une fréquence émise est entendue d'autant plus aiguë que l'insecte en vol, source du son, se dirige à une vitesse plus élevée vers l'observateur, auditeur attentif, ou d'autant plus grave qu'il s'en éloigne et plus rapidement, à l'opposé. Impression sonore courante, imitée en faisant « iiiiiiiiiiiiiiouwoooooooooooo » par tous ceux qu'un mobile croise en vitesse, mais l'apparence assez banale de cette observation ne doit pas faire oublier, avec son extension universelle à tout le spectre des fréquences, qu' en s'appliquant jusqu'aux étoiles des confins intergalactiques, elle a contribué aux mesures les plus précises de leur vitesse, et par là les plus précieuses pour conjecturer valablement de l'expansion et de l'âge de l'univers. Ce peu de mots en français, de curiosité et de reconnaissance, et une désaffection durable pour l'entomologie, pour tout un monde d'insectes minuscules confondus dans la même ignorance de leur existence et de leur rôle, fût-il utile ou pas, serait-il le présage du choix – avérément fou car irresponsable – de leur éradication aveugle et généralisée ? Faudra-t-il s'attendre à devoir agréer le syndic d'un collectif de mouches, représentant permanent de la collusion de l'anonymat et de l'incivilité qualifiée, à se porter partie civile pour défendre leurs intérêts en réparation trop longtemps négligés dans cette affaire ? La question de la relation à la mouche insidieuse suceuse ou piqueuse, inépuisable perturbatrice, dérangeante, collante, insistante, irritante, harcelante, exaspérante, obsédante, épuisante, affolante, protagoniste impossible à éliminer sans faire basculer toute l'histoire et quantité non négligeable qui demeure, en continuant de voler en attente interminablement sans but apparent, comme une menace de troubler l'espace des siestes aux persiennes closes et leurs amateurs ?

À ceux que le vol ou la pullulation des mouches importune, lasse ou surprend dans cette étude quand la fable n'en mentionne qu'une, et la voilà qui revient... Est-ce du pareil au même ? Elle-même déjà manquée ou sa jumelle qui prend sa place ? Une mouche seule existe-t-elle, sauf le temps du regard qui la vise en ignorant ses comparses, qui vont réapparaître l'instant d'après.
De plus en plus visible la folie d'aller mettre mon nez dans cette histoire, apparenté à l'Amateur des jardins et complice de l'ours à la fois chercher une issue dans cette impitoyable et inextricable vindicte. Fugitifs bourdonnements incontrôlables qui se jouent de moi et à faire entendre dans une langue qui peine à les capturer avec si peu de mots, comme restera le drame inexprimable du nourrisson assailli par les mouches jouant de son malheur et de son affolement, je les ai à l'œil, je les ai dans le nez, à l'oreille, je n'ai que ça à la bouche, incapable de m'en défaire, de les chasser durablement, ou de les réduire au silence d'un coup de gueule définitif comme les chiens, rien que des mots portés comme autant de coups après des ombres et de pavés jetés après coup quoiqu'il en coûte... aliénation grave que cette frénésie, si elle se poursuivait à exterminer, même en projet, toutes les mouches.
Et cependant, l'Amateur fait la sieste, et sur ses deux oreilles, en somme déjà inconscient ?

Avec « émoucheur », culmine l'attention dans la fable pour une fantaisie légère, souriante, insouciante, enjouée, gagnant avec une euphorie équivoque le Bonhomme et associant comme éméchés sans alcool, avec les moucheurs de théâtre auxquels la scène pourrait devoir une fière chandelle, nous tous à sa suite. qui va s'abattre avec le poids d'un pavé dans une consternation affligée, avec la stupeur effrayée par la bêtise, même, le mot tombe lourdement et mal, d'un piège dont le ressort est une énigme, incompréhensible sans la maladie dont la rechute tombe à pic, l'évidente incapacité d'un pavé , pour suffire à débarrasser des mouches, quand bien même il peut en tuer une.

Un crime d'une espèce animale ou d'une lapidaire – humaine – bestialité? Mais quelle cour pourrait bien s'en saisir et rendre équitablement justice- s'il y a lieu ? Tenter de faire le procès de l'Ours, et entendre les mouches voler aux audiences? Humaniser ce crime, permettrait d'en instruire le procès, ou à défaut d'en être plus instruit,

Plus trace de l'ours. Ni trace de poursuite de l'ours non plus. Où est-il, que s'est il passé ? L'ours doublement meurtrier courrait toujours sans que personne ne s'en inquiète, ni que cet homicide lapidaire ne soit inquiété ? Evanoui dans la nature ou réapparu dans sa vraie nature ? Certes, personne ne donnait bien cher de la peau de cet ours, mais pourquoi si peu d'intérêt à sa disparition ? Le découvrir jugé parti achèverait de lui faire un mauvais procès ? Déjà condamné par contumace ? En plus d'insuffisances notoires, l'instruction dans ce procès aurait perdu la cote ? À une instruction publique renouvelée et poursuivie inlassablement de la retrouver. L'action de la justice serait-elle éteinte, c'est dans le rayon d'autres lumières qu'elle pourra s'éclairer.

Mais comment suivre cette affaire ? La présence affirmée de cet agent provocateur pousse-au-crime ne peut justifier la légitime défonce auprès des tiers lésés, bien qu'en étant cause du drame. D'après des notes rapportées d'auditions successives, compte tenu du nombre très réduit d'éléments soumis à son investigation, de l'avis de l'expert, en toute rigueur l'examen balistique s'applique surtout ici à prendre en compte le poids des mots, la mesure de l'éclat des images et leur trajectoire, La gravité étant ici, dans les conséquences fatales comme dans les causes, sans rapport avec une superposition des cibles dans un alignement vertical, suivant la figure: [ ! ], le pavé n'est pas mal tombé, il n'a pas fait de chute accidentelle malencontreuse. "le lance avec roideur" : Un tir tendu inattendu dont la raideur de trajectoire traduit la force brute de projection sans détour, sans dis-traction hors de propos, ni écart de visée dû à la raideur de l'exécution du geste qui ne s'est pas trouvé à tirer ailleurs. L'arme du crime a été retrouvée sur place.

Pour le médecin-légiste lancé dans la reconstitution de cette scène de cinématique, le pavé empoigné a été balancé sans balancer, sans retenue, pas d'écart ni dernier rebondissement destructeur, sans possibilité du coup, de grâce, cause d'une mort brutale instantanée in situ des deux victimes, survenue indistinctement du même coup, par des lésions cérébrales irrémédiables consécutives à des fractures multiples dues à un choc très violent, causant un écrasement de la face et de la tête. Les premières constatations ayant été faites quelques heures après, le moment du décès pourrait vraisemblablement remonter en début d'après-midi. Une erreur de trajectoire du lancer par une maladresse ? Plus encore qu'une erreur de calcul: une aberration dans le raisonnement, dans le discernement. La Fontaine tente-il de plaider l'erreur bête, au sens de l'aléas autour du point visé, dans le flou désinvolte entretenu avec « non moins bon archer que mauvais raisonneur » à entendre comme un « pas-moins-bon archer que mauvais raisonneur » -qui serait presque aussi mauvais dans chacun des deux exercices-, en même temps qu'un « non-moins bon archer que... » -qui serait, au contraire, aussi bon pour tirer que mauvais pour raisonner-, utilisant le double sens pour s'en tirer discrètement à la faveur d'une confusion logique ?
La mouche étant ainsi posée, pour arriver à l'emporter, il aurait pu avoir le nez de la chasser sans y toucher, d'où la nécessité d'aller chercher un mobile moins matériel que le pavé.

Le mythologiste appelé a... De quoi être dérangé avec ces mouches qui pullulent jusque dans son texte même, à ne plus savoir où donner de la tête. Avec les mouches pour l'heure, la chaleur, l'été méditerranéen, l'odeur, et... midi à sa porte, l'esprit surchauffé y entend déjà ce qui "mit l'ours au désespoir" et l'irruption d'un débordement passionnel du discours direct dans l'acte impulsif : " il eut beau la chasser :/ Je t'attraperai bien, dit-il. Et voici comme. ", mais qui cause dans ces ruminations exhalées, cette subite exaltation ? la mouche ou la furie de l'état maniaque ? à moins qu'elles ne se soient multipliées en cette même redoutable entité divisée : les Furies, les Erinyes, infernales divinités archaïques. Et Pausanias, le fameux voyageur géographe de l'Antiquité, peut être cité comme témoin à décharge : il a visité et précisément décrit en Arcadie, dans le Péloponnèse, un des sanctuaires à elles consacré, où nommées Mania, elles rendaient fou.

La mouche est obsédante, épuisante et l'Ours est excédé, seul, en proie à tous les excès possibles. Alors comment ne pas prendre la mouche ?
« Au désespoir » piqué au vif, la raison obscurcie, il en fait une affaire personnelle, Mais quelle mouche le pique ? Difficile de s'en prendre à la mouche sans prendre la mouche, mais pas si simple captivé par la mouche, vous suivez, elle revient, pour faire mouche, point d'honneur confus dans un triomphe écrasant, à se faire la mouche. Éliminer la mouche a miné son discernement.

Plus encore que sa réalité multiple, elle le nargue, elle occupe tout son esprit, rétrécit sa conscience, sa vision, il ne voit plus... plus loin que "le bout de son nez". Se mesurer à la mouche introduit au monde du maniaque, à son excitation brouillonne, sa fébrilité, ses inconséquences et ses fuites incessantes dans des jeux de mots et agissements irresponsables, décousus, Avec son insomnie et cette agitation méridienne, cet emploi incongru, fantaisiste pompeusement requalifié de "fidèle émoucheur", comme une plaisanterie surprise et enjouée, l'Ours n'est-il pas en train de « faire le cirque », profitant d'une retenue à prononcer un dernier avertissement propre à arrêter les initiatives brouillonnes d'un perturbateur déjà hypomaniaque, fatigant par ses divagations et ses jeux incessants, son entourage épuisé ?

D'obsédante, la mouche devient une obsession défrayant la chronique, qui débouche la voie obturée d'un passage à l'acte, effrayant éclair, une opération sans retenue d'une logique simpliste, où faire mouche se réduit à se taper la mouche. -s'en prenant à la mouche, il l'invective, la personnalise en la tutoyant, et la des-insectise ce faisant, ayant chassé déjà tout autre présence de leur relation sur la scène de sa conscience- en proie à une agitation frénétique pour maîtriser à tout prix cet insecte, dans une bataille où se joue et se perd le sens de la réalité pour échapper au désespoir d'un futur assiégé. En pleine excitation maniaque, l'ours se met à jouer avec les mots, - pour quelqu'un qui n'en disait pas deux en une journée entière! - il parle même à la mouche ! Triomphe maniaque sur l'exaspération causée par une mouche, mais le passage à l'acte irréfléchi en l'écrabouillant crée plus de problèmes qu'il n'en résout. Le sommeil de son compagnon ne sera plus troublé quoi qu'il arrive désormais. Perdu, le sens commun, le sens de l'ordre des choses, le sens moral, le sens de la relativité... Se pointe la suspension du jugement, la crise au présent, dans l'instant. Plus qu'une bêtise, un affolement, un coup de folie, un acte de démence.

Ah ! Il a fait mouche, et ils ont perdu la tête tous les trois. Faute capitale ou folie ?

Aux termes du psychiatre, tendre une oreille clinique permet d'entendre le bourdonnement maniaque, dans l'excitation agitée, et la furie lors de cet accident doublement meurtrier ( à moins d'éliminer encore la mouche ?) et tout à fait compatible avec les antécédents rapportés dans le dossier, un épisode maniaque d'une psychose maniaco-dépressive, dans le jargon farci de grec et de latin de la cuisine des médecins psychiatres, dont les ordonnances risquent de peser lourdement dans celles prises par les juges. Pour être mieux compris, il s'agirait d'un ours bipolaire dans un état maniaque découvert lors d'un passage à l'acte. Qui n'en sortira pas tout blanc, de son état, son discernement est gravement atteint, son orientation dans le temps et sa mémoire très perturbés, sa responsabilité très amoindrie, assurément inaccessible pour le moment à une sanction pénale avant d'être soigné, mais cet état peut être curable, réversible, stabilisé, et susceptible de rechutes aussi...

Garder l'oreille, le coup d'œil, le flair –clinique– nous rapprochent du soin, et de son importance pour tous, corps sociaux et esprits animaux compris. Ce qui concerne aussi un sens de la responsabilité dans les difficultés de réinsertion périlleuses, liées aux fluctuations maladives incontrôlées de l'humeur, dans les tentatives risquées de resocialisation.

Se rapprochant d'une décharge publique, le biologiste et l'entomologiste font remarquer que la mouche, habituellement objet de mépris est ici l'objet d'une méprise. La mort de la mouche n'a d'importance que par ce qu'elle entraîne celle de l'amateur des jardins. Encore plus quand elles sont nombreuses, leur mort ne compte pas, couverte d'opprobre, de détestation, elle n'est que la tentative du refoulement – à grand-peine – d'une vie concurrente dans laquelle il est si difficile de se reconnaître ou de s'identifier que son grouillement et son agitation devient vite adverse ou ennemi et qu'on ne court après que pour l'abattre. Lorsque le vivant prend une autre forme que la nôtre (et encore!), s'il nous touche de près, la tentation et la tentative de rejet aussi sont proches. Ce qui a pu marcher avec l'ours s'est envolé pour la mouche. Mais le mieux est l'ennemi du bien, et se débarrasser définitivement des innombrables commensaux– et saprophytes par milliards– qui nous accompagnent jusqu'à notre disparition, la précipiterait aussitôt en rendant notre vie impossible. Irritant retour de la mouche: même disparue, on ne sera pas tranquille...

Certains pourraient s'écrier : Faut-il d'une vieille histoire, remonter un tel dossier ? Et dans cette affaire - Oh !... Anachronique ?- retrouver les débordements subi(t)s d'une maladie chronique outrepassant le judiciaire ? Pourquoi tant lire et tant faire dire des mots de ces fables ? A quels aveuglements peuvent être disposés des chroniqueurs judiciaires et des médecins plus ou moins experts pour élargir leur audience à reprendre à leur compte, à conter de manière provocante les fables alléguées pour justifier leur forfait, par des criminels qui ne méritent plus même d'appartenir au genre humain ? Qui raconte des histoires dans cette affaire, et tout particulièrement celles que le public a envie d'entendre ?

Dans l'actualité permanente des situations à haute tension, le fauteuil de qui essaie d'en tirer des lignes impérissables peut se transformer en chaise électrique où il servira de fusible en un éclair. Périlleux exercice de l'information médicale sociale et judiciaire à sensation... Le libellé de Jean de La Fontaine a fait date en alimentant la rubrique pour une affaire qui n'en finit pas d'émouvoir l'opinion, les chroniqueurs, la gazette du palais et les échotiers entretenant le trouble semé avec des aveux de circonstance, dictés ou extorqués, mais qui ne sont pas des aveux circonstanciés.

Passage à l'acte sans crier gare et, mots lourds de sens, où le hic est nunc. Un banal accident, une maladresse ? Très probablement pas, et la question reste posée pour les mouches. Elle aurait pu retomber sous le coup de la justice, mais plus question pour cette histoire de garder la chambre ni de prononcer le huis clos ou d'en chasser les mouches pour la sérénité des débats. Impossible comparution immédiate avec un procès en bonne et due forme devant une cour du XVIIème, c'est la parution de ce dramatique fait divers avec le déjà cité sus nommé Ours, dont le seul nom fait déjà sensation et un effet fabuleux qui fait ouvrir les portes devant la curiosité d'un public qui se presse encore et ne cesse d'affluer, d'en alimenter le débat déjà agité et d'en reporter les échos entendus aux limites d'une interminable salle des pas perdus pour tout le monde, où les attendus pourront toujours se faire attendre. Ursuline inconscience, lapidaire brutalité ou pathologie insigne ? La rumeur du non-lieu enfle qui poursuit le bonimenteur.

Prétendre que ce procès-verbal n'est pas qu'une fable ? La cause n'est peut être pas encore entendue, mais ce n'est pas en refusant de l'entendre et de la lire que l'on risquera d'entendre raison justement.

Mais à quel titre cette affaire issue du fin fond des bois, sortie du domaine privé, peut être mise à jour et publiquement exposée fût-ce sous une identité travestie avec une épaisse fourrure, sans risquer de heurter en fin de conte, des parties ombrageuses aux susceptibilités maladives ?

Dans le quotidien actuel le plus banal aujourd'hui, l'ours demeure avec un pavé contenant les noms des responsables de la publication. Envoyé a tout lecteur plus ou moins bien intentionné, il lui donne en retour, avec chaque exemplaire, le pouvoir de les poursuivre à son gré et les écraser de procès ...

Cette chronique de faits divers dépassant la chronique judiciaire, aura rafraîchi la mémoire virtuelle d'épitaphes diverses, de l'Amateur des jardins, de l'Ours, des mouches, et d'un fabuleux Bonhomme. Quelle action de la justice ne serait pas éteinte, avec un poursuivi peut être déjà disparu sans même avoir pu le protéger, des poursuivants aussi improbables à rechercher que l es ayants droit de premier rang absents du jardinier solitaire, et des poursuites dont la qualification en continuelle diminution passerait d' homicide volontaire sans préméditation, à homicide involontaire, réduit encore à homicide par imprudence puis à coups et blessures ayant entrainé la mort sans intention de la donner, voire à un non-lieu pour finir et à l'abandon pur et simple des poursuites s'il est retenu que la maladie altérait la responsabilité de l'Ours encore vivant, au point de la faire disparaître et qu'il s'avérait bien un malade à soigner, éventuellement sous contrainte ou injonction, s'il était encore de ce monde .

Ne resterait à retenir qu'un fugitif abus de confiance... en soi ?

Quant à notre parcours de la fable, quelque lueur dont il ait pu se trouver éclairé, y compris d'être tourné en bourrique par des mouches inévitablement attirées, la suite des conjectures suivies n'est pas suffisamment affermie pour en changer complètement le sens. Plus simplement, que l'ours ait été un animal ou un homme, atteint, diminué ou pas, par la maladie ou pas, mentale ou pas, tout comme pour l'Amateur des jardins d'ailleurs, et qu'une enquête, des poursuites, un procès aient pu ou puissent avoir eu lieu ou pas, nous rapproche au plus près des acteurs de ce drame. Plus émouvants, et même plus bouleversants, mais sans toucher au point le plus obscurément sensible, notre interdépendance, dans cette affaire :

Sans confiance, la vie est certainement très difficile, voire même impossible ; et bien plus facile à vivre avec, et avec un sourire, mais pas les yeux fermés. La question de la confiance apparaît si importante pour la vie qu'elle dépasse en valeur, et en l'espèce, celle de la stricte humanité, et qu'elle passe par le regard et l'attention, l'amitié ou l'inimitié, avant de s'échanger avec la considération et la reconnaissance entre individus, même d'espèces différentes ! ... Se figurer une solution n'est envisageable qu'en regardant en face (la réalité de) l'autre, au delà même de l'humanité. Et à y bien regarder, même les Ours en peluche ont toujours les yeux ouverts, même s'ils sont cousus. Et on ne peut abuser de la confiance aveugle en tous sens indéfiniment.

Même si l'ironie raille encore la confiance les yeux fermés en somme, mal placée dans le « fidèle émoucheur » qui déraille, l'intérêt porté au sort des ours relève de plus d'une fable, leur sort ne nous est pas indifférent. Au lieu de fuir une compagnie tellement bête, le rêve persistant de leur métamorphose en ours apprivoisé scelle le sort de son ami Amateur des jardins. Il nous faut résister à la tentation ambiguë de faire un sort à l'ours, il en va de notre sort commun, autant de se garder des ours, que de garder l'ours. Les hommes comme les ours peuvent écraser l'autre, et aujourd'hui, l'homme plus encore que l'ours, et avec bien moins de raison.

Ainsi reste à entendre l'intérêt bien compris, le conseil de la veille, de prendre soin, en deux mots, de re garder, bienveillante surveillance protégeant ceux dont la raison est incertaine, limitée, absente encore, ou déjà enfuie, ours, abrutis, fous, trop jeunes, trop vieux, dormeurs, ceux qui rêvent trop... et la liste n'est pas close.

Et pour rester en ce monde, comment faire pour pouvoir résister à l'épreuve de la folie de l'autre, car c'en serait une de vouloir ignorer son existence éventuelle, dont la marginalité peut n'être que temporaire ou saisonnière, tout comme la sienne propre d'ailleurs. On s'est plu à imaginer un animal aux capacités surprenantes où était probablement un humain. Affaibli ? Autre ? Encore une illusion à perdre, à se retrouver face à soi et devoir rester un ami avisé, et un ami des bêtes. À pouvoir espérer un alter ego, il ne se trouve pas d'alter égaux en tout point, mais des alii à l'origine d'aliénés.
« Rien n'est plus dangereux qu'un ignorant ami », l'absence d'un verbe nous apostrophe alors dans toute l'étendue de sa dimension: avoir ne suffit pas, il faut encore être ! Rien n'est plus dangereux qu'être un ignorant ami.
Et prendre soin d'être au singulier et au pluriel, et d'être en capacité de prendre soin - car le soin n'a pas encore fini de progresser ici. Une autre morale ?

Et de retour sur la scène, en repassant une couche macabre à l'appui de ses dires, avec de ses images dignes d'une presse à sensation actuelle, instantanés ou clichés pour fixer le brutal passage ou la fugitive transformation du dormeur étendu dans sa mort, le flou dans l'humanité d'un dernier geste respectueux de veillée funéraire laisse entrevoir l'espoir d'une reprise de conscience – pour l'ours seul – et pour combien de temps ?

Avant d'être posthume, l'écrit est déjà épitaphe, et avec le service qu'ils se rendent rituellement et mutuellement, les vivants et les morts échangent leur mémoire. Avec le drame qui s'y relie, se rejoue une discutable imprévisibilité, liée à une absence d'éveil.

Délaissant la cause de la traîtrise d'un ami pervers en passant pour la bêtise d'un ami stupide, et pouvant se retrouver dans l'aveuglement par la folie d'un ami trop discret, une probable rechute maniaque, faute d'attention et de soin, les emporte tous les trois. En ne donnant pas cher de l'intégrité de la peau de l'ours en cette affaire qui continue d'attirer notre curiosité, et notre intérêt avec, attachés à perpétuité à nos interrogations.

Même un non lieu et l'arrêt des poursuites judiciaires ne mettent un terme à des poursuites imaginaires de l'histoire et leurs suites éventuelles dans la littérature. Morale encore ou pas...




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