Comment s'appelle le Service de secours chez les abeilles?


Une bien curieuse affaire... qui pourrait même intéresser des chercheurs ? Une journée particulière, ce 21 décembre 2008, le solstice d’hiver, mais encore ?... Dans l’intérieur de la Provence, c’est une très belle journée.
Ciel bleu, calme, un temps doux vraiment très agréable, et dans les heures où la terrasse est au soleil, il est même possible de déjeuner à l’extérieur ou d’y faire une petite sieste.
Le chat gris est le premier à en tirer parti en allant se mettre sur la pergola et les abeilles profitent de cette température élevée aujourd’hui pour aller faire un tour et éventuellement se soulager.
À pareille époque habituellement, pas une abeille n’est dehors: en dessous de 12°, elles ne peuvent plus voler. Dès que la température ne dépasse plus 13 à 14°, elles restent blotties dans leur ruche en grappes accrochées entre les rayons, le tout formant une boule, jusqu’au retour de la chaleur, signe du printemps.

Chat gris au dessus de la terrasse à 12h10 solaire (ou 13h10 heure légale d'hiver) le 21 décembre 2008

Les abeilles sorties le jour le plus court autour de leur ruche

Cependant, cette douceur méridionale est de très courte durée, la température monte à 25°C pendant le milieu du jour, où le soleil est près de son zénith, mais dès qu’il descend et se cache derrière les arbres, la température dégringole très vite à moins de 10°C. Et la nuit précédente comme la suivante sont les plus longues de l'année, mais aussi très claires, donc froides et givrées au matin.

L’optimisme est tout à fait suffisant pour penser déjeuner à l’extérieur sur la terrasse, et comme je me souviens qu’il est resté une quantité de brèches qui n’ont pas été débarrassées de leur miel, je les rince - petite erreur - avec trop d’eau.

Faire bouillir ce sirop pour le réduire a l’avantage de le stériliser, mais évaporer cette trop grande quantité d’eau, demande bien plus de temps que prévu. L’apéritif sucré que je pensais pouvoir servir aux abeilles avant midi ne sera prêt que vers 13h, avec le temps qu’il refroidisse.

L'assiette, le sirop sucré et les abeilles

Autre erreur, le verser dans une assiette creuse en faïence, oubliant que les abeilles n’aiment pas les surfaces céramiques émaillées sur lesquelles elles ne peuvent s’accrocher et se retrouvent à glisser facilement. Cependant l’assiette sera disposée telle quelle, un peu penchée pour faire un plan incliné qui leur permette de venir butiner sans se noyer et bien en évidence sur un fauteuil-brouette au soleil juste devant la terrasse, à une cinquantaine de mètres du rucher.

Une bonne demi-heure s’écoule avant que cet attractif apéritif sucré soit repéré par les abeilles, pendant que nous profitons aussi du soleil à table.

Au moment où nous finissons le dessert, bon nombre d’abeilles sont venues déguster ce fameux jus sucré, dont le succès se répand dans le rucher (une quinzaine de ruches dans une clairière hors de vue dans la forêt vers l’est à une cinquantaine de mètres).


Mais il est maintenant 13h30 solaire (14h30 légale), et en allant regarder si elles ont butiné tout le contenu de l’assiette, une bonne et une mauvaise surprise m’attendent.

La bonne, c’est que le niveau a bien baissé, et il ne reste plus que la moitié de la quantité mise dans l’assiette.

La mauvaise, c’est que je vois bien une forme d’agitation, un problème qui touche la collectivité, pas de disputes ni de pillage comme je pouvais le craindre au début, mais des abeilles sont rassemblées par tout petits groupes et je comprends alors que quantité d’abeilles qui glissaient dans l’assiette se sont retrouvées plus ou moins trempées dans le liquide sucré collant. Nombre d’entre elles ne sont plus dans l’assiette mais sont en train de se nettoyer entre elles sur la matière plastique du siège qui est un peu moins glissante. Beaucoup sont tombées sur le sol où elles continuent à se nettoyer les unes les autres. Parfois même, elles ont décidé de rentrer à pattes en suivant un tuyau d’arrosage qui va vers le rucher.

Mais là commence mon souci, le soleil a commencé à descendre vers les arbres et l’ombre avance vers l’assiette à vue d’oeil. Dans moins d’une demi heure l’assiette sera à l’ombre, la température tombera en flèche, et toutes les abeilles encore hors de leur ruche seront figées par le froid et périront inéluctablement, victimes d’une sortie que j’avais essayé de rendre plus attrayante et nourrissante pour elles.

Surpris désagréablement de voir se transformer en hécatombe probable ce petit banquet improvisé pour fêter le passage du solstice d'hiver, je retire l’assiette après en avoir repoussé les abeilles qui ne pouvaient pas s’envoler et avaient besoin de se nettoyer sur une partie toujours au soleil sur le fauteuil-brouette.

Je ramasse avec une feuille celles tombées au sol, dans l’herbe ou reparties en marchant sur le tuyau d’arrosage, pour les rassembler au soleil aussi.
Un bon nombre, sur la trentaine qui se nettoient mutuellement s’envole et s’en retourne en s’élevant au dessus des arbres vers le rucher.

Mais l’ombre continue d’avancer rapidement vers l’est, et recouvre maintenant le fauteuil de froid; je pousse une quinzaine d’abeilles, toujours incapables de s’envoler et en train de se nettoyer, sur une feuille de papier que je vais poser sur un appui de fenêtre encore au soleil pour un quart d’heure, et un peu plus proche de quelques mètres du rucher que l’était l’assiette.
Quelques unes vont continuer en s’occupant les unes des autres ou toutes seules, en se léchant, à pouvoir se remettre en état de voler et je les vois après avoir décollé faire une boucle d’orientation pour retourner au rucher qui n’est qu’à cinquante mètres vers l’est derrière les arbres.

Cependant, l’ombre les rejoint à nouveau et je n’ai plus comme solution que récupérer les quatre dernières qui commencent à se refroidir et trouver un endroit encore au soleil pour quelques minutes : sur le côté de la maison une palette sur laquelle des bûches étaient stockées, il en reste encore quelques unes au fond.
À aucun autre moment je n’ai vu auparavant des abeilles se poser à cet endroit, qui n’a d’ailleurs jamais présenté apparemment le moindre intérêt particulier pour elles.
Je dépose les quatre abeilles transportées accrochées à des brindilles, et les revoilà à nouveau sous les rayons d’un soleil qui décline, sur une des planches. Il est près de 14h15 (solaire), les minutes comptent.


la dernière planche de salut pour quelques abeilles

Un vigoureux nettoyage de l'abeille suffira-t-il à son salut?


Elles s’occupent encore à se nettoyer deux par deux, lorsque j’entends et je vois arriver, de la direction du rucher, deux abeilles, de solides abeilles, qui ne vont même pas à l’ endroit où se trouvait l'assiette, placée plus loin, mais dont l’une va d’emblée se poser sur la tranche d’une bûche, à moins de cinquante centimètres de l’emplacement des abeilles qui ont des problèmes, cependant que l’autre vient directement se placer à côté de ces abeilles en difficulté.

Leur arrivée me surprend à double titre : alors que toutes les dernières abeilles s’envolent et prennent le chemin du rucher, elles viennent de la direction opposée, alors qu’il n’y a plus rien à manger et que tout le monde rentre ou essaie de rentrer.

Bien qu’elles soient arrivées ensemble, le comportement de chacune est différent, ne paraît pas à la réflexion, improvisé mais relié: l’une, toujours la même, va être celle qui va s’approcher des abeilles en difficulté, l’autre s’est placée un peu en retrait, mais pas loin, comme en observation depuis la bûche et en réserve, au cas où... et ma présence à moins d'un mètre (elles m’ont bien vu) ne paraît pas cependant les faire renoncer à approcher les abeilles sur la planche.

C’est pourquoi elles me font penser immédiatement et irrésistiblement à ces motards de la gendarmerie qui circulent toujours par deux, et avec une allure plutôt calme, venues voir ou rechercher comme des surveillantes expérimentées, avec une certaine forme d’autorité.L’une commence rapidement à s’approcher d’une abeille en difficulté, tourne autour, prend contact rapidement puis la nettoie vigoureusement et la lèche pendant une trentaine de secondes où elles bougent de la sorte, et au bout de ce temps-là elles se séparent.

Pendant que celle avec laquelle elle était, apparemment prête, lisse à nouveau ses antennes et sa langue, se ventile, essaye ses ailes, arrive à s’envoler puis va vers le rucher, elle va s’occuper maintenant d’une autre des abeilles, elle prend contact, la nettoie, la lèche, tourne autour, monte dessus, fait ce qu’elle peut pour la remettre en état de vol, mais les secondes passent, une dizaine, une vingtaine, l’ombre avance, et touche maintenant la palette aussi. Au soleil, il est 14h18 solaire (15h18 en heure légale d’hiver) et il en reste encore une dont elle s’est occupée mais qui est encore là.

à ce moment, la grosse abeille arrête, fait quelques pas, revient sur la planche, comme si elle savait qu’il fallait que l’autre décolle avant son départ, puis renonce et décolle, et au même instant, celle qui était restée immobile en attente fixée sur la tranche de la bûche, décolle aussitôt à sa suite de la planche en laissant à son sort l’abeille qui n’arrivait pas à décoller, et les deux, après une grande boucle en l’air qui s’élargit, prennent la direction du rucher.

Sur le moment même, assez vite, ce qui se passait m’avait paru suffisamment curieux pour me faire penser à prendre des photos, mais après quelques unes et un petit bout de vidéo, la batterie de mon appareil était complètement déchargée, et j’ai couru la recharger un peu. L'horloge marque encore l'heure d'été, mais l'heure est exacte pour les photos.
Mais cela m’a obligé à limiter les prises de vues, alors que j’aurais voulu filmer plus longtemps, à la fois pour pouvoir examiner plus complètement les images et en avoir à soumettre à la sagacité des autres.

Une chance et/ou une malchance à la fois pour moi d'avoir ce jour-là dès midi pris des images fixes et animées sans savoir ce qui allait advenir, mais en consommant aussi la batterie de mon appareil numérique.

En outre, il était toujours délicat d’abandonner le suivi de l’observation de ces abeilles, même pour quelques dizaines de secondes, pour aller brancher, charger, débrancher, remettre l’appareil en marche en économisant le peu de charge acquise, au risque de manquer un moment important de la scène en cours.

Reste la question posée ensuite : les abeilles d’une ou de plusieurs ruches ont été informées par des éclaireuses qu’il y avait un appétissant jus sucré à une cinquantaine de mètres après avoir passé les arbres. Elles sont venues, et certaines sont rentrées en faisant savoir qu’il y avait des abeilles en difficulté à cet endroit. En été, à mon avis, je suis à peu près sûr que les abeilles sur place auraient pu finir par se débrouiller toutes seules, avec le temps et la durée du jour et une température plus élevée qui leur donne une plus grande autonomie.
Mais là, établissant une sorte de relation entre le nombre des abeilles sorties, la diminution de l’essaim, anticipant une forme de danger lié à la chute rapide du soleil et au froid à venir risquant d’empêcher leur retour, qui, comment et pourquoi à dépêché une équipe d’abeilles expérimentées et vaillantes, qui n’ont pas été jusqu’à l’endroit où se trouvait l’assiette, ne sont pas venues pour butiner, mais en venant du rucher, ont repéré immédiatement les quelques dernières abeilles en difficulté, placées à un endroit inhabituel et peu familier des abeilles, sont venues les voir, les reconnaître comme de leur ruche et les aider, le tout pendant qu’une des deux restait à observer en sécurité à faible distance, et alors même que je n’étais pas loin.

Epilogue provisoire

Deux semaines et deux jours plus tard, avec trente centimètres de neige, l’ambiance avait bien changé au rucher, mais quand le printemps a fini par arriver, toutes les ruches étaient encore habitées, diminuées certes, mais ayant bien survécu aux rudesses de l’hiver..

La chute de la neige peut empêcher les abeilles de sortir

Sous la neige, les abeilles patientent dans leur ruche


Les abeilles, ambassadrices des insectes auprès des hommes, n’ont pas fini de nous étonner, petits trésors sélectionnés à travers plus de vingt millions d’années d’évolution, bijoux bionanotechnologiques d’un dixième de gramme capables d’aller en volant à plusieurs kilomètres de leur ruche et d’y revenir à cinquante centimètres près, de se communiquer entre elles des informations de localisation de sources de nectar lointaines, et tant d’autres prodiges encore qui nous restent à découvrir.

J’ai sans doute beaucoup sous-estimé l’intelligence ou les niveaux de "conscience" des animaux quelle que soit leur espèce, et pas toujours très également réparties. Par exemple, à l’évidence un chat "comprend", c’est-à-dire a une représentation intérieure claire d’une situation, lorsqu’il voit un humain manger (ou boire ou pisser), il interprète sans erreur -il comprend- ce qui se passe, la séquence d’opérations en cours, et lorsqu’il voit un homme avoir du mal à manger (ou du mal à boire ou à pisser), il peut aussi avoir une représentation assez précise de la situation s’il a déjà eu du mal à manger, (ou à boire ou à pisser).

Alors maintenant, est-ce qu’une abeille qui semble bien reconnaître la tête d’un homme ou d’un animal, de ses pattes, arrive à comprendre qu’avec ses yeux il voit et qu’avec sa bouche il mange, (ou il boit ou ce qu’il fait quand il pisse), il n’est pas facile d’en avoir la certitude, mais il y a dans cet anthropomorphisme une part positive et une part négative.
Part négative, celle qui mène à des certitudes sans fondement et obture les horizons de la pensée. Part positive, l’interprétation qui engage à aller y regarder de plus près pour se faire une idée plus claire et plus précise.

Il est très facile de se moquer d’émotions ou de sentiments humains prêtés à l'envi aux chiens ou aux chats par leurs compagnons de vie, mais il serait encore plus facile de tourner en dérision la théorie des animaux machines de Descartes dans la négation de la pensée animale et de leurs formes de conscience.

Cela permettait certes l’expérimentation sur les animaux vivants, en un temps où l’obscurantisme et l’ignorance ne permettait même pas la dissection anatomique des cadavres, mais le bénéfice tiré de ces hypothèses absurdes ne pouvait être que maigre en imaginant des nerfs tirant mécaniquement sur les muscles pour comprendre quelque chose au mouvement animal.

Sa pensée qui s’était montrée précisément lucide sur des logiques simples, à poursuivre les déviations des rayons lumineux et établir les lois de l’optique dioptrique, n’était plus très adaptée pour la compréhension de la physiologie ou de la pensée animale déjà trop complexe avec leurs rétroactions et ses niveaux.

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