Le Loup et la Cigogne

Livre III,   fable 9

Les loups mangent gloutonnement.
Un loup donc étant de frairie,
Se pressa, dit-on, tellement
Qu'il en pensa perdre la vie.
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
    Près de là passe une cigogne.
    Il lui fait signe ; elle accourt.
Voilà l'Opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l'os ; puis, pour un si bon tour,
    Elle demanda son salaire.
    " Votre salaire ? dit le loup :
    Vous riez, ma bonne commère !
    Quoi ! Ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir de mon gosier retiré votre cou ?
    Allez, vous êtes une ingrate ;
    Ne tombez jamais sous ma patte."


                                                    Jean de La Fontaine

Entrés dans la fable, et sitôt à table... et dans l'ambiance, entre une taverne mal famée, et un réfectoire de collège... très ordinaire, pesante, déplaisante... oui, la fréquentation, que la faim attirait en ces lieux, c'est connu, et le bouche à oreille...

Du ragoût de mouton ? Ah ! non, pas aujourd'hui... vous aimez la compagnie ? La bonne, personne ne refuse, évidemment, mais une réunion ameutant le voisinage, envahissante compagnie de jeunes, et moins jeunes, loups, déjà excités, ivres, bruyants et désordonnés, prêts à se manger le foie, attablés "gloutonnement" dans une agitation vorace, clamant quelque réussite obscure et frayant quelqu'alliance douteuse avec des accords dissonants... menaçant alentour du banquet méprisant d'une amicale incertaine... entaché de querelles grasses aux dévolus jetés sur les vols agités de vulgaires pièces et bas morceaux de viande... "étant de frairie"... difficile de s'entendre, inutile de s'étendre ici, à mots couverts, "homo lupus..." Ignominie?... pas du tout emballé mais bien pesé, disons, une confrérie aussi archaïque que suspecte, pour des frères de sang, malaisée à côtoyer sans avoir à jouer des coudes ou montrer les dents... relents de bouffées de reliefs engloutis dans la beuverie, ces seigneurs font bonne chère?... saignante, la curée des faux frères de la côte... ne pas avoir l'air de regarder, même sous le couvert, et pour les couverts, mieux vaut n'être pas regardant...pas de bonhomme cherchant à redire des mauvaises manières de table... passons... Et d'un coup tout s'arrête, le drame, le cauchemar. Après les hurlements et l'agitation, la stupeur... et les hurlements et l'agitation.

     - Que se passe-t-il ?
     Pas facile de passer avec toute la presse de ces gens autour, entre les bruits, les on dits et l'écho des racontars, à savoir ...
     - Du calme... vous disiez ?
Le bonhomme, là-bas, avec la perruque, il a du tout voir...
     - Ah ? il "se pressa tellement"...
     ... Il "ne pouvait crier"...
     - Alors, c'est qu'il étouffait...
     ..."Un os lui demeura bien en avant au gosier"... Il est tombé sur un os, et il l'a en travers !... ça ne passe pas, c'est sûr, c'est dur !...
     -C'est à voir...
     -On ne voit rien d'autre...
     -Vous faites fausse route aussi, c'est tout vu: ça ne passe pas bien, ça se passe mal, ça ne passe pas, mais ce n'est pas parce que c'est dur que ça ne passe pas, mais parce que ça ne passe pas que c'est dur et c'est peut-être mou, très mou... c'est dur à avaler? c'est passé? rien ne sert de lui taper dans le dos ou de le pendre par les pieds... Vous l'avez vu avaler un os ? Qui a parlé d'un os ?
Pas lui, il ne peut plus ni parler, ni hurler... avec les loups autour, qui, dans tous les sens, crient au loup, sans arrêter de faire n'importe quoi... ni la cigogne, elle n'en peut rien dire encore, et n'a pas été voir.
Pas le temps d'en discuter, mais avec un os, une esquille ou une arête fichée en travers, douleur, grosse gêne mais qui n'empêche pas complètement de respirer, donc de parler, glapir ou crier, et pour appeler, il n'aurait pas eu besoin de lui faire signe... un signe désespéré, il s'est dressé, ne tenant plus en place, il n'a pas pris ses jambes à son cou, non, il a porté ses pattes à sa gorge... souffrance muette, avec le mot à la bouche, il l'a sur la langue, mais il peut crever, là, la gueule ouverte, sans paroles, sans cri, sans que personne autour ne comprenne, il le sait, "il en pensa perdre la vie"... Suffocant: l'asphyxie aiguë par obstruction... reconnue par une description clinique historique millénaire... l'urgence urgente pendant trois minutes... après, il n'y a plus d'urgence. Vite !

Eh! Oui... "de bonheur"... " la cigogne "... est-elle peut-être aussi l'oiseau matinal, arrivé de bonne heure, en avance, et déjà là en ce moment? Vois-la, c'est qui est présent, et a l'oeil ouvert avant les autres. Sait reconnaître, et même se faire distinguer...A la bonne heure... Une chance! Le bonheur en ce monde est une chance... Qu'est-ce de plus que ce qui arrive au bon moment?... Elle sait voir, se faire voir, être en vue, et reconnue. Avec une certaine ostentation, peut être... Avec l'oeil à tout, la hauteur de vues, et la retenue.

La majuscule ronde initiale de l' "Opératrice" est le gyrophare spectaculaire et éblouissant du Service d'Aide Médicale Urgente tournant déjà, forçant les feux pour avoir le passage libre...

Evidemment, il faut être à la hauteur, mais elle a les moyens, cela ne souffre ni médiocrité ni contestation: tenue exemplaire, facilement reconnue, allure pimpante, disponibilité permanente et immédiate de praticienne expérimentée qui n'en est pas à sa première opération, plateau technique impressionnant, conservé et entretenu dans un site hospitalier en vue, véritable nid centralisant la veille et le repos, plate forme optimisée pour les départs d'interventions qui ne passent pas inaperçues, vu les moyens engagés, un matériel embarqué performant, polyvalent, efficace, fiable et suffisamment léger pour être aéroporté et rapidement déployé... elle ne se déplace jamais sans ses instruments et leur appareillage, juchée sur une patte repliable support à perfusion, du matériel de ventilation, un laryngoscope ou un fibroscope au besoin, avec emmanchement télescopique d'une pince à long bec, ou pour qui fait la fine bouche sur les appellations d'une pince longuette, une pince de Magill.

Sans émotion apparente, avant d'entrer dans le vif du sujet, laconique...la gorge du loup ? Le lieu-dit maudit... l'endroit sombre, malaisé, douteux, humide, où il est difficile de se retourner, l'envers fétide, suffocant de pensées agressives morbides noyées dans le fond glauque de sa vigilance obscurcie. Elle n'a pas peur du loup, elle en a vu d'autres... Il est gris, ce loup?

     Prendre son pouls à son cou... Loup, y est-tu ? M'entends-tu ?... Il ne souffle mot, a-t-il avalé sa langue? Il a perdu le souffle... Pas d'états de conscience... à son oeil expert, il faut y aller, un défi à relever... et en y mettant des formes brèves en matière d'introduction, sans prendre de gants, la gorge déployée, pas pour de rire, elle se précipite dans la gueule du loup, à l'aveuglette, maîtrisant ses appréhensions, avec ses lumières, elle va prendre avec des pincettes le relief plaqué collé sur le larynx, le coincer au fond du mors en puissance, retenant son souffle, et voila l'inspiration retrouvée avec le corps étranger extirpé, petit morceau de viande mal passé, d'une bouchée a fait bouchon... diagnostic et protocole opératoire exécuté avec la dextérité de la prestidigitation en un tournemain, et le trophée remporté haut la main, pour "un si bon tour", avec les risques de sa qualification de vol aux instruments et du torticolis.
     On en attend des miracles... voilà !... et devant la prise étalée, la surprise de l'admiration du public... un exercice probant pour la sûreté des personnes et la protection civile.
     
     Ensuite, les soins à domicile classiques étaient affectés aux hérons garde-boeufs ou pique-boeufs, plus petits, un matériel plus léger, plus simple et moins voyant, pas la même tenue, mais sans concessions sur la netteté, une propreté d'un blanc immaculé, le bec et les pattes assortis noir impeccable ou orangé clair, leur autorisant en même temps une arrivée plus discrète, mais un accueil reconnaissant et un respect unanime des populations locales, invitant même les bergères rêveuses à la ronde ... errons, héron, petit pas, tapons...
     Aux premiers siècles, ils avaient assumé ce soin exceptionnel avec quelque succès loué par Phèdre à l'occasion, dans "le Loup et le Héron", mais plus au XVIIème siècle, et au XVIIIème, insigne du progrès établi, trois cicognes en relief dans le bronze figuraient l'emblème des médecins... et plus question de traiter de n'importe quel nom d'oiseau, des praticiens dispensant des actes inspirés sous l'aile de qui est à l'origine même de "soigner".
      Avec la demande croissante, en parallèle, des intermédiaires zélés ou de prétendus séides se sont vu attribuer des latitudes pour représenter la cigogne mais s'il était admissible d'accorder sans dérogation licence d'exercice, nichée dans le coin du méridien de Paris, à la colombe de l' A.P. (Assistance Publique) à peine reconnaissable par un brin d'olivier revenant de loin au coeur de l'agitation des pigeons de la capitale aux artères si souvent obstruées, ou de supporter l'utilité publique du dévouement du pélican, gros porteur donnant l'impression de se sortir les tripes, dans une bouillabaisse où il y a à boire et à manger, et brassant beaucoup d'air, le physique et l'emploi certes dans la méridionale métropole méditerranéenne...fallait il prendre pour déloyale la concurrence sur les marges, de marabouts dont l'apparence d'ancienneté déplumée et la tête grisée suffirait à garantir les pratiques exotiques, faute de mieux, dans des pays où devenir vieux est assez rare pour suffire à attester une grande sagesse ?
     

     Voilà pour l'essentiel ? Avoir paré au pire, dégage les marges pour les questions d'intendance et d'intention...de quoi respirer un peu... est-ce le bout des difficultés, des contestations ou des différends ? Non, ce n'est pas le bout des surprises, c'est la vie, découvrant autant de problèmes qu'elle en résout.
      Le ténébreux et l'irrésolu de l'affaire, pourtant déjà faite, tient dans la découverte de la solution de continuité apparaissant, dans le sens du tour suivant le caractère très encaissé du lieu du travail, de l'encaissement sur le lieu du travail, soulevant une question, et là qu'est-ce ? l'à propos de la proposition, et de la préposition.
     La cigogne aurait-elle été trop vite en besogne ?
     Surprenante perte de mémoire ou étrange inconscience, faut il encore s'inquiéter du loup ? Suites ou séquelles peuvent poser la question du traitement, d'une hospitalisation post critique et de son devenir.
      Lorsqu'une conscience glauque sombre si près de se confondre dans le royaume des ombres, son retour à travers les états crépusculaires, entre chien et loup, jusqu'à sa présence dans les clairières de l'éveil suscite, avec inquiétude ou attendrissement, une grande attention... ayant sauvé sa tête, sa tête est elle bien sauve ? Ou n'est ce plus qu'une tête de loup emmanchée trop court pour atteindre aux toiles tissées par les araignées tapies dans son beffroi , superbement surmonté par un nid de cigogne ? Retrouver la connaissance diffère sensiblement d'éprouver de la reconnaissance, et plus encore de la prouver.
      Là, il a retrouvé ses esprits au point de s'en trouver un assez singulier pour penser mettre les rieurs de son coté... avec un abus de pouvoir démonstratif ,il a bien retrouvé le souffle et la voix mais ni le bon sens ni le bon chemin.
      Sur la tartine prévue couverte de fausse ingénuité en volutes sinueuses dégoulinantes de circonlocutions mielleuses qu'il s'apprête à servir avec la prétention de la faire avaler à d'autres, se remarque l'empreinte évidante de l'emporte pièce incisif d'arcs maxillaires tout personnels sous les périphrases... Avec une feinte familiarité à invoquer une supposée parenté, charriant "ma bonne commère" (sa marraine, commune mère... ô Bonne Mère !) pour tenter d'en imposer avec une condescendance où perce la canine agressivité du maître escroc.
      Serait il encore dans un état préoccupant? Il y a lieu de s'en préoccuper, oui... même au motif qu'il diffère peu de son état habituel ... Hors de danger, il ne manque pas d'air, cet empiffré... Se peut-il que se voir retirer un petit morceau de viande, déjà désigné, c'est un peu raide, comme "un os", et le voir magnifié maintenant comme "l'os" après "un si bon tour" peut représenter pour cet inconscient primaire de loup, une insupportable angoisse d'avoir perdu l'insigne même de son pouvoir vital, les attributs de son genre, le souvenir de son identité, dans un réveil confus après s'être absenté à lui même, dans l'incapacité de supporter de se voir couper le sifflet, le soufflet, le toupet, la vie et le reste avec... et comme de coutume, passant à pas de loup de l'angoisse à l'agressivité, voilà qu'à la demande, il va se priver de son sale air en plus! Perdre la face! Et avec le sourire, non ? Intolérable! Même à un chien, on n'enlève pas son os ainsi! Plutôt crever !
      Hors jeu ? mauvais joueur pris au jeu, piqué au jeu, ou pris pour un jouet?... Souffrir qu'elle ait "retiré" son cou, replace la cigogne en position active... de là à prétendre qu'elle s'est jouée de lui... l'ajout temporaire de peu de mots, dans le respect d'un texte cher, y ferait entendre déjà le son du corps et trouver sens à l'expression à peine voilée d'une gorge irritée. Et ce serait autant de s'imaginer être possédé, que d'être dépossédé, que son indignation et sa frustration se réclame : "quoi ! ce n'est pas en (un) cor(ps un assez) beau coup d'avoir (étiré et) retiré votre cou" sans avoir perdu la tête alors que je perdais la mienne?...(Auraient ils perdu la tête ensemble, que tous en seraient réduits à s'interroger encore sur la folie de leur intimité ou l'intimité de leurs folies!...)
     Considérer s'être fait voler la vedette, c'est inacceptable... Et il est prêt pour la récupérer à s'illustrer par le scandale d'exactions frisant l'hystérie. Aux vicissitudes de cet inconscient peut bien se reconnaître quelque humanité...
      Ce qui est prononcé comme caractères dans ces affaires et de ce qui regarde le loup, et ce qui lui échappe, c'est qu'il jouit déjà d'un sale air, avec des arriérés qui ne cessent de lui servir de l'intérêt dans les contes...
      La bonne opération pour le loup, consiste à essayer d'escroquer de son salaire la cigogne, en tentant de l'effrayer pour ne défrayer, en fin de conte, que la chronique et pas le sauveteur. Il laisse entendre qu'ayant réussi son coup, et récupéré le sien, et sauvé leurs têtes, elle ne peut gagner plus, trouvant son intervention délicate déjà amortie...
      Pour son salaire, il en fait trop... alimentant le doute planant sur la capacité d'un tel employeur à se libérer légalement des charges, outre les chicanes et contestations en cours, en rappelant d'autres déjà retenues contre lui. Et d'ailleurs, point de contrat de travail explicite ni d'emploi défini. Sous l'empire des nécessités, certes, mais quand la nécessité empire, une entente tacite entre les limites de la non assistance à personne en danger, et l'international contrat d'assistance et de sauvetage en mer et en anglais "no cure, no pay", pour le reste... gardons le salaire pour le sel dans l'histoire, mais c'est à bon droit, d'honoraires qu'elle pourrait justifier ici...
     L'intérêt du salaire? Un abus de plus, pour la plier à son pouvoir...
     Mais se pencher sur le cas du loup n'est pas se réduire à une simple employée, elle n'en a pas les courbatures serviles, elle a cure des courbatures fébriles, et avec élégance et grâce aux multiples courbures qui accompagnent ses révérences de la tête, elle se plie à la fois au respect de son patient, des savoirs de la médecine, de la science, et de l'éthique. Un dépassement d'honoraires même, est autorisé en cas d'exigence particulière du malade... Une bonne part des pratiques, des traditions, des habitudes, des tics médicaux, participe au singulier de l'éthique médicale...
      Certes, c'est un cas, mais ressort-il encore de la pathologie? Avec de tels bénéfices, sans plus de demande, la prise de conscience est improbable... Que faire avec un tel déni ? un cas juridique? Un cas moral ? Plus un cas de conscience...En tous cas, pas un cas général... un cas particulier ? cela peut rester un cas d'espèce : Canis lupus, un cynisme atavique chronique...

     Elle aurait pu jouer la fille de l'air, ou partir en fanfare, faute de retirer des honoraires, mais elle préfère une retraite honorable, prendre de la hauteur, à un poste haut placé honoraire à plus d'un titre, solution mieux qu'intrépide, à reprendre les aléas de ce traitement, et son histoire... à la différence du patient, pour le médecin, la fin d'un traitement, c'est quand il a été remplacé, -découverte ou apprentissage-, par un nouveau plus efficace ... une chance à saisir au vol, pour gagner du temps et de la rapidité, retrouvant les chemins cosmopolites de la liberté, en choisissant d'organiser le vol de son savoir, d'accroître la volatilité de son savoir... pour elle le temps n'a pas suspendu son vol, et la diffusion de sa modeste renommée ne peut que suivre à distance respectueuse.

      Immémoriale reste l'actualité du problème et la désolation de sa survenue, millénaire l'isolement clinique de sa description, séculaire un traitement chirurgicalement réglé, trentenaire l'établissement de son efficacité, actuels des progrès décisifs, qui révisent l'ABC de la réanimation et future... leur large diffusion.
      Au delà de cinq fois, taper dans le dos est aussi dérisoire que suspendre par les pieds ou mettre à l'envers. Fallait-il encore faire un sort à cette vieille pratique commune aussi diffuse que confuse, ayant cru que le morceau allait tomber tout cuit, une fois la tête en bas ? Pas de bol, jamais rien à la sortie, à l'exception près si utile, du rejet de mucosités glaireuses filantes encombrant un nouveau né à l'étouffer. La facilité, la rapidité, et le succès de mise en pratique ici serait-elle liée à la persistance de son inefficace indication répétée pour des adultes ? Pour lesquels il devrait y avoir eu prescription, à défaut d'un oubli miséricordieux vu les funestes pertes de temps occasionnées.
      Atteindre un bon résultat était bien improbable avec une intelligence du problème si sommaire, négligeant l'adhésion du morceau plaqué par la tentative incoercible et désespérée d'aspirer, lorsqu'il n'est pas entraîné plus avant encore jusqu'à la division des bronches souches.
      Même en désespoir de cause, il y a très peu de voies ouvertes ou de possibilités offertes, hors de portée de toute médication, avant la découverte de l'oxygène sous forme injectable.
      Plus intrusive, plus vulnérante avec plus d'aléas pour les suites et la cicatrisation mais s'était posée la question d'une trachéotomie tant qu'elle n'avait pas senti venir le morceau qu'elle avait pincé... si pour travailler, il avait fallu ouvrir, tenter rapidement d'un coup de bec pointu , précis et bien placé, de percer la peau du cou et la trachée du loup, en écartant ensuite pour laisser l'air passer et la respiration se faire.
        Difficile de ménager les susceptibilités dans ces circonstances... à l'impromptu, sans anesthésie, dans un environnement septique, - et elle entendait déjà les protestations, de plus -, avec des moyens de fortune pour faire une canule, sans compter les mouvements divers autour, et après les affres des fièvres subséquentes.
      L'intervention sanglante étant si malaisée de mise en oeuvre et obérée par des suites hasardeuses, la formule la meilleure pour résoudre le problème déjà à l'époque était l'extraction, une version par manoeuvre interne subtilisant instrumentalement le corps étranger. Il y avait eu du progrès dans le temps, mais ce qui a l'air d'un progrès ne le reste pas toujours.
     Bien que d'efficacité si probante ici, ses succès étaient aussi brillants qu'ils restaient rares... Limités, mais par quoi ?
      Il fallait encore reprendre des observations échevelées en une tresse logiquement plus résistante... Bien que déjà experte du vol aux instruments, elle ne comptait pas en rester là... "près de là passe une cigogne..." figure de style imprécis, ellipse d'approche ou volonté délibérée de survoler les embarras de circulation et de stationnement, ce ne sont pas des mots en l'air, elle tombe à pic ou était-elle déjà sur pied... si proche, est-ce un mirage déjà au sol ?... "il lui fait signe" est il à entendre d'un loup lucide et clairvoyant, bien avisé d'attirer l'échassier hélé qui "près de là, passe" son chemin distraitement, pour l'arrêter? Ou plutôt, que pour la cigogne de garde, sans y regarder à deux fois, ce loup tourne de l'oeil, agité comme un sémaphore inconscient, écroulé et déjà inerte... elle a l'oeil, il est dans le besoin, il ne s'en sort pas tout seul, il "fait signe", disons : il présente des signes, qui ont pour elle, un air de déjà vu qui l'attirent, et "elle accourt"... "voilà l'Opératrice aussitôt en besogne". Une besogneuse, la cigogne? Traînant les pattes pour un travail rebutant? Qui lui cherche des histoires? Beuh ! Soigneuse, oui, dans ses intentions, méthodes et pratiques, et soignante, et là, même, en plus, déjà là !... voilà l'origine de toute l'affaire : dans le préfixe "be", emprunté aux voisins germains de l'Alsace, le "by" Anglo-Saxon en stand-by, une seconde nature mais sans nager dans la béatitude, s'il s'agit d'être à coté, c'est pour pouvoir y pratiquer les soins dont il a besoin, souvent laborieux, faisant face à des épanchements d'humeurs désagréables, mélancoliques ou nauséabondes, jusque dans l'intime au logis... Et qui s'y cogne ? Qui est de garde, toujours là qui soigne...
      Opératrice, parée de toutes les qualités du médecin rebouteux chirurgien dentiste praticien vétérinaire apothicaire volant tant attendu, quitte à se voir déconsidérée à l'instant de la déception, comme la dernière petite grue plantée dans un drame, voire plus encore, sous des attaques lapidaires affligeantes à se figurer... l'ignorance utilise la part hasardeuse dans des pratiques perfectibles pour disqualifier toute opération et tout opérateur... L'air du reproche le plus entendu, c'est "Maintenant, vous arrivez?"...
      De quoi amener la cigogne à réfléchir au calme et à se reconsidérer dans son action... la médecine n'est elle que l'expérience et la reconnaissance des signes de la santé et de la maladie, de la naissance ou de la mort prochaine, de l'aptitude ou inaptitude et de la souffrance qui accompagne, une science de l'adaptation et des remèdes découverts, une science du possible au mieux, ou une compilation fragmentaire et désordonnée de savoirs hétéroclites, plus souvent? dont une science des oublis et des réminiscences, développée au XXème siècle. Et dans le rappel que la place du miracle est souvent celle assignée au postiche ou à la prothèse, à l'auto-persuasion ou à la présence de l'autre à coté... s'y retrouverait que les ancêtres des médecins sont les astrologues et ceux des chirurgiens, les coiffeurs-barbiers...
      Ce survol historique, assorti de quelques considérations élevées sur le bonheur et la fragilité de sa constitution, offrait un point de vue particulier sur une évidence très terre à terre : pour une si petite erreur de parcours, la longueur usuelle du délai d'approche des secours paraît démesurée, bien plus que les errements du diagnostic...
      Là, le progrès est dans l'air, progrès dans le principe et dans l'idée : à un problème de pneumatique non automobile, pris au mot... l'air de rien, la solution va de soi, stricto sensu. Elle demande de l'à propos, de la compréhension, un peu de fluide et un peu d'énergie ...
     A l'origine de ce changement d'ère, peu connu et étrangement proche, c'est un Heimlich , par qui le succès de l'efficacité arrive avec la simplicité de l'expulsion, version par manoeuvres externes. La plus récente manoeuvre de décollage, où la réduction des instruments à l'extrême, une paire de bras et de l'air sont d'une disponibilité pratiquement coextensive à la présence d'une autre personne.
      Le traitement à l'air comprimé, il est important de s'appesantir sur les détails : plus de subtilités pour subtiliser, mais expulser ! Faire sauter l'obstacle à l'air comprimé ! Où trouver de l'air alors qu'il en manque cruellement ? Il y en a sous la main, resté dans les poumons! en comprimant l'air qu'il a gardé sous le coude, sans perdre le temps d'argutier pour justifier des qualités de sa composition: plus beaucoup d'oxygène, mais de l'azote resté à demeure ...
      Placé derrière le patient s'il tient encore debout, les deux bras passés en ceinture juste sous ses côtes, en sorte que la main droite prend le poignet gauche dont la main est fermée en boule, et d'un geste très rapide, pas un choc, mais très vif, ramener les bras vers soi en comprimant très fortement l'abdomen du récipiendaire, de façon à créer une pression positive comprimant l'air résiduel de ses poumons pour expulser un bouchon obstruant le larynx ou même la trachée.
S'il est à terre, allongé sur le dos, une pression vive, à deux mains superposées au centre de la poitrine, sur le bas du sternum, peut faire aussi bien. Ayant précisé qu'on peut recommencer trois ou quatre fois si cela ne réussit pas... Tout est dit ?... Presque: même un enfant de dix ans peut le faire, s'il est précisé pour celui qui joue la victime, de ne pas bloquer volontairement sa respiration, et pour celui qui s'entraîne au geste, de n'y pas mettre une force provoquant le vomissement... Et de s'y exercer sous un regard averti.
     Bien au fait de la connaissance de la manoeuvre de Heimlich, des victimes isolées ont pu ensuite raconter sa réalisation en se précipitant sur le dossier d'un fauteuil dont elles pouvaient encore louer à loisir l'aide efficace et la place disponible. Non, il n'y a pas de loup dans cette histoire... Plus facile en pratique, plus rapide, plus efficace, plus simple qu'une opération, voilà une intervention réussie.
      Il ne servirait à rien, toutes affaires cessantes, de s'en tenir à tirer sur la langue, mais une opération d'étymologie peut ouvrir les voies d'une intervention enseignant sans hémorrhagie : pour Opérer, autant dire ouvrer. Mais disant ouvré, peut on, à tout coup, dire : c'est ouvert ? Non ! Le contraire d'ouvré, c'est chômé ; s'il est impossible d'oeuvrer, ou de travailler sans que ce soit ouvert, bien qu'ayant des racines différentes, ouvré sera confondu avec ouvert... Mais si on peut travailler sans ouvrir, à telle enseigne, il devient possible d'opérer sans ouvrir, plus d'hésitation entre laisser couler les vaisseaux ou les brûler... et ce n'est pas là cautère sur jambe de bois : ainsi préparé à l'intervention, le corps sert à aborder de pied ferme sur une plage des îles fortunées de la télé intervention, armé simplement pour rétablir la circulation et la communication sur les voies principales.

8 pages pour éclairer encore le traitement de la suffocation aiguë...

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